19.09.2011
PUPUCE.
Quand j'entends "Pupuce", tout d'abord je comprends "Viens te coucher Pupuce, debout grosse vache". Ensuite, je souffle bruyamment en levant les yeux au ciel - en fait, je beugle, c'est de circonstance - et hurle "Pitié !" Mon exaspération provoque alors les réactions plus ou moins gênées de l'assistance.
- Oui, vous, là, le gros costaud chauve. Madame vous appelle "mon poussin" dans l'intimité.
- Heu oui, avoue platement celui qui ressemble davantage à un pillier du XV de France qu'à une petite boule de duvet, ce qui ne manque pas de faire rire son voisin.
Mais le voisin en question rit jaune ; n'adresse-t-il pas du "Minouche d'amour" en veux-tu en voilà à Madame quand il a une faveur à lui demander ? Sachez pourtant que la Minouche d'amour n'a absolument rien en commun avec une fragile et délicate petite chatte blanche mais s'habille en 44 et chausse du 40.
Quant à un troisième larron, il devient tout chose quand son épouse, alias Didine lui sussurre à l'oreille "C'est qui la Choupette à Didine ?"
Cela prêterait à sourire si l'on ne vous imposait ces fadaises et autres niaiseries lors des dîners en ville.
Minouche d'amour et Choupette vous font face ; ou plutôt, Minouche d'amour vous fait face tandis que Choupette fait face à Minouche d'amour ne vous laissant voir de son visage que son profil. Très agréable, cela vous donne l'impression d'être revenue vingt cinq ans en arrière quand vous teniez la chandelle à votre copine Alix qui sortait avec Charles-Antoine lors de la boum de seconde B dans le presbytère. Choupette boit les paroles de Minouche d'amour, Choupette caresse la nuque de Minouche d'amour, Choupette galoche à tout va Minouche d'amour comme si vous et votre mari n'existiez pas. Les seules fois où Choupette daigne vous parler, c'est pour vous dire, en bêtifiant à outrance, que Minouche d'amour est un amour et de conclure sa démonstration par un baiser digne d'une plongée de Jacques Mayol.
Le spectateur lambda se dit alors que ces deux là s'aiment à la folie, mais mon expérience des dîners en ville ainsi que la tenue comptable des divorces dans mon cercle d'amis, m'ont rendue suspicieuse. Cet amour dégoulinant cache une toute autre réalité.Certains diront que je suis jalouse - je ne pense pas - froide et cynique - probablement. Il est vrai que je ne me suis jamais abaissée à minauder et à bêtifier, je n'ai ni envie ni besoin de ça pour aimer, au contraire. Je ne me contente pas d'un stupide "Pupuce" ou "Bébé", je suis bien plus exigente que cela. Pour moi, ce n'est qu'une façade.
Fiodor Dostoïevski l'a bien compris qui déjà en 1863 décortique les codes sociaux dans ses "Remarques écrites en hiver sur des impressions d'été" , révélant ainsi leur face cachée.
"Lorsque le bourgeois s'attendrit et qu'il veut tromper sa femme, il l'appelle toujours "Mabiche". Et inversement, la femme aimable, dans un accès de gracieuse folâtrerie, appelle son gentil bourgeois "Bribri", ce dont le bourgeois est très content de son côté. .../... Bribri devient de plus en plus complaisant et accommodant dans les rapports conjugaux. Il comprend que, quoi qu'on dise, de quelque manière que l'on s'arrange, il est impossible de retenir Mabiche, que la parisienne est créée pour l'amant."
(On sous-estime le talent comique et le côté bout-en-train de Dostoïevski, n'est-ce pas ? Remarque débile de votre dévouée à ne surtout pas ressortir lors d'un dîner en ville.)
J'affirme donc que plus un couple se donne en public du surnom mielleux et ridicule, plus il y a de chance que l'un des partenaires aille voir ailleurs. Je suis encore plus catégorique : un homme ou une femme qui appelle son conjoint par sa "nunucherie" plus de dix fois au cours d'une soirée tout en le caressant ou l'embrassant dans le cou, le trompe. J'ai pu le vérifier à de nombreuses reprises. Moins de six mois après le dîner, ces couples en question explosaient.
Bibiche ou Choupette finalement, ça rassure, ça donne bonne conscience alors même que l'amour à déjà fui le couple. Ce n'est plus qu'une question de temps pour que le couple éclate définitivement. Bibiche et Choupette ne sont déjà plus qu'une illusion, une illusion sociale. On donne à voir l'image d'un couple heureux et épanoui, fort et indestructible alors même que mensonges et tromperies fragilisent déjà les fondations comme autant de termites s'attaquant à un chalet de montagne.
Deux solutions :
- Le conjoint trahi fuit, mettant fin au couple.
- On continue à se donner du surnom concon en public pour mieux se tromper en privé.
Je préfère la seconde solution. Non pour moi, mais parce que cela pimente davantage mes dîners en ville. D'ailleurs, quand je ne réponds pas immédiatement à vos questions au cours d'un dîner, sachez que je suis simplement occupée à comptabiliser les "Bibiche" et "Choupette" de mes voisins de table.
On s'amuse comme on peut.
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