10.04.2011
VENEZ DONC VOUS ASSEOIR !
Le temps étant magnifique aujourd’hui, rendez-moi une petite visite. C’est la journée idéale pour s’asseoir sur … moi ! Oui, sur moi : je suis le banc du Jardin des Plantes. Je pourrais tout aussi bien être un banc du Parc Monceau ou du Bois de Boulogne, ou encore du Jardin du Luxembourg. Ah non, pas le Luxembourg, ce sont des chaises là-bas. Peu importe quel parc, nous sommes tous bancs !
Mais, au Jardin des Plantes, il se passe une petite révolution parmi mes congénères : de nouveaux bancs sont progressivement installés et je suis plutôt fier d’être le petit nouveau. Vous me trouverez du côté ensoleillé sous les platanes ; je suis en métal beige quand les anciens sont encore en bois.
Mais on n’arrive pas là d’un coup de baguette magique. Tout d’abord, nous sommes entassés dans le hangar du chef jardinier où des conférences sont données. Voici les intitulés des cours :
· Le banc dans le Jardin d’Eden.
· Bancs et banquets dans la grotte de Platon (427 av JC – 348 av JC).
· L’importance du banc dans les cités grecques et romaines : Sénat, arènes et théâtre.
· Les migrations du banc au fil de la Loire sous François Ier (1494 – 1547).
· Le Concile de Trente : naissance du banc d’église (1545).
· La place du banc dans la roseraie de Pierre de Ronsard (1524 – 1585).
· Bancs et jeux d’eau à la cour de louis XIV (1682 – 1715).
· Les bancs en place de grève sous la Révolution (1789 – 1794).
· Le banc à Sainte-Hélène : solitude et déchéance (1815 – 1821).
· Les bancs dans les usines de la Révolution Industrielle.
· Bancs brûlés et barricades : la Commune de Paris (1871).
· Les bancs dans les casernes : solidarité et fraternité entre Poilus (1914 – 1918).
· Les Trente Glorieuses : du banc de l’école communale aux bancs du lycée de la grande ville.
· 1968 : les bancs de la Sorbonne désertés pour les barricades.
Chaque banc, à l’issue de son cursus, doit faire un exposé. J’ai choisi de m’intéresser à l’Epoque Moderne : c’est, selon moi, l’âge d’or du banc. Rien de plus merveilleux qu’un banc dans les jardins de Versailles. Le comble du romantisme quand, par une nuit de pleine lune, Neptune s’échappait de son bassin pour rejoindre, à dos de dauphin, sur un banc de pierre, au détour d’un bosquet, une nymphe enamourée. Quel panache !
En fonction des résultats aux examens, les bancs sont affectés dans divers lieux : le major de la promotion rejoint les jardins de l’Elysée, son avenir est tout tracé, il deviendra bankable. Les suivants sont installés dans les parcs côté soleilpuis, en fonction des places restantes, côté ombre ou dans des endroits où il y a peu de passage. Ceux sont les résultats sont vraiment mauvais sont affectés sur les aires d’autoroutes.
Comme je vous l’apprenais précédemment, les bancs en bois du Jardin des Plantes sont progressivement remplacés par des modèles en métal plus tendance. Pour cela, on a fait un appel d’offre et des designers reconnus ont proposé leur vision du banc du nouveau millénaire. Le Prince Jardinier, dont la boutique est au Palais Royal, a imaginé un modèle rayé noir et blanc, mais les colonnes de Buren ont manifesté leur opposition et le projet a été abandonné. Les Vilmorin ont dessiné un banc qu’ils ont appelé Louise, entièrement recouvert de graffitis représentant les signatures de Jean Cocteau, Anaïs Nin, Saint-Exupéry et André Malraux. Hélas, le prix de ce banc étant bien trop élevé le Louise a été jeté aux orties. Un nouveau designer britannique, ancien jardinier bio reconverti, a même été contacté : Charles de Galles a créé le banc Diana mais son prototype a été abîmé lors de l’accident du camion qui le transportait ; le Diana, ne pouvant plus être présenté, a été remplacé par le Camilla, plus lourd et chevalin que le précédent. Le Camilla, bien trop britannique à mon goût pour un jardin à la française, a été heureusement écarté. Tous ces designers ayant échoué lamentablement, le chef jardinier a fait appel au leader du banc en kit : IBANKA.
IBANKA a donc produit en masse ces bancs en fer beige aux lignes fluides et sobres. Le marché représente des millions. Mais depuis, les allées de platanes bruissent de mille et une rumeurs, toutes plus folles les unes que les autres. Dans les contre-allées, il se murmure les pires infamies : des malversations auraient été effectuées. Les syndicats s’en défendent. Les bancs de l’opposition – ceux de l’ombre – réclament une enquête parlementaire afin que toute la vérité soit faite sur cette affaire. Nous, les bancs, nous menaçons de faire grève. Mais comment ? Cela s’ajoute à nos conditions de travail déjà pénibles : nombreux sont les accidents dans notre métier, avec toutes ces branches qui nous tombent dessus les jours de tempête. Les plus vieux d’entre nous, en fin de vie, sont bancals. Qui voudrait d’un banc bancal ? Je vous le demande ! Ceux-là sont alors mis au ban de la société.
Enfin, malgré tous ces problèmes qui finissent par ternir notre réputation, chaque jour nous continuons notre travail. Le matin, un ou deux clochards viennent finir leur nuit en attendant que la Soupe Populaire ouvre ses portes à la Gare d’Austerlitz voisine. Puis, c’est l’heure des joggeurs qui étirent leurs muscles sur notre assise. C’est le moment de la journée que je préfère car une jolie joggeuse répondant au doux prénom d’Elsa vient bouger ses ravissantes petites fesses sous mon nez : tout un poème ! Après, une nounou asiatique dépose quelques instants les enfants dont elle a la garde et s’adonne à sa séance quotidienne de tai-chi. Quelques grands-mères viennent se détendre avant de rentrer déjeuner. Ainsi la matinée s’écoule, paisible.
Le midi, la population change : les étudiants du Quartier Latin, en attente du prochain cours, bavardent au soleil. Mais le moment du déjeuner, c’est surtout celui que choisissent les couples adultères pour se bécoter sur nous, les bancs publics.
Vient l’après-midi et ses hordes de mamans avec leurs poussettes : elles s’arrêtent le temps que bébé dorme, en profitent pour lire ou même ne rien faire, juste se reposer d’une nuit trop courte. Vers seize heures trente, après l’école, grands frères et grandes sœurs les rejoignent : je suis alors recouvert de miettes de pain au chocolat et de gouttes de jus de fruit. Mais j’ai les reins solides et ce ne sont pas ces petits détails qui m’empêcheront de continuer. Les touristes, après avoir visité la Galerie de l’Evolution, s’accordent une petite pause avant d’attaquer la Galerie de Paléontologie. Un peu plus tard, juste avant la fermeture, quelques shiteux en mal d’inspiration roulent leur pétard et, souvent, brûlent mes lattes : p’tits cons !
Puis, c’est la fin de la journée. Le parc se vide, les gardiens vérifient que tous les visiteurs sont partis. Il y en a un particulièrement sympathique qui vient toujours me voir et fume une cigarette juste avant de rentrer chez lui en métro. Quand il part, il tape doucement sur mon dossier comme pour me dire « Au revoir ! Bonne nuit et à demain, mon vieux ! » C’est drôle, j’ai beau cligner de l’œil à son attention, il semble ne jamais s’en être rendu compte …
Mais il est tard, alors, comme on dit chez nous : « Fermez le ban ! »
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