02.08.2010
PETIT MANUEL DES VACANCES CHICS A LA MODE BRETAGNE ... OU D'AILLEURS.
Il y a … années, Françoise Jeanne Raymonde Dequerlac épousa Bernard Georges René Colin. Ils auraient naturellement dû faire des cartes de visite au nom de Françoise et Bernard Colin, mais Madame préféra faire imprimer : Jeanne-Françoise et Georges Bernard Colin de Querlac, un tantinet plus chic. Avec un nom pareil, Madame décréta qu’il était temps d’acheter une maison de vacances sur la côte.
Elle aurait bien jeté son dévolu sur la chicissime Ile de Ré, mais la flambée des prix de l’immobilier tua dans l’œuf ses velléités immobilières sur Ré La Blanche. Il fallut se résoudre à investir dans une bicoque dans le Finistère. Son choix s’arrêta sur le petit port de Plougannec, le portefeuille de Monsieur n’étant pas hélas encore suffisamment garni pour s’offrir un pied-à-terre à Bénodet.
Ne resta plus à Madame qu’à transformer le petit penty* en maison de famille. Ce qui fait encore bien rire les Plouganniens de souche !
Car, ceux que Madame considèrent comme des « ploucs », savent parfaitement que les Colin de Querlac n’ont absolument aucun quartier de noblesse et que le penty n’a jamais appartenu à cette famille depuis des générations. Et, tous les efforts qu’ils feront pour s’intégrer et faire avaler aux locaux qu’ils sont d’ici, resteront vains : ils seront toujours des étrangers ! C’est la dure loi qui règne ici : si vous n’êtes pas du coin, vous aurez beau vous y installer définitivement, vous resterez toujours un « intru ». Au contraire, un descendant de Plouganien qui ne viendrait qu’une fois tous les dix ans restera toujours un « gars » ou une « fille » du pays ; à son passage, les gens diront : « mais si, c’est le fils d’Yves, le neveu de Maryvonne et le cousin de Gwendal. » On lui tâtera la joue : « Comme tu as grandi, Mignon* ! Et tes enfants, ils sont mout* ! »
Personne en ville ne tripote la joue de Jeanne-Françoise Colin de Querlac.
Madame est très occupée à transformer son penty en demeure bourgeoise accueillant des générations de Colin de Querlac pour les vacances. Elle meuble sa résidence secondaire : elle achète de rutilantes reproductions de billots et de présentoirs à pain chez Comptoir de Famille, remporte aux enchères un ou deux meubles bretons et chine de vieux bols ébréchés : ils donnent un air si authentique ; d’ailleurs, Madame certifie que ces bols ont appartenu à l’arrière-arrière-Bon-Papa Colin de Querlac, fondateur de la dynastie ! Elle va même jusqu’à dénicher en brocante d’anciennes photos de bourgeois bretons qui formeront une galerie d’ancêtres dans la minuscule entrée du penty. Quelques rideaux en toile de Jouy, des abat-jours en coton écossais et le tour est joué. Ainsi naît une maison de famille plus vraie que nature, propre comme un sou neuf, reproduction à l’identique de celles aperçues dans les pages de Maison de Campagne ou Côté Ouest.
La maison ainsi parée est prête à accueillir famille et amis. Enfants et petits-enfants débarquent pour les grandes vacances.
On prend le temps. Le temps de faire les courses tout d’abord. Le marché hebdomadaire, c’est la sortie de a semaine, l’endroit où l’on se montre, où il faut être vu, l’endroit où il faut être reconnu. On se rend toujours chez les mêmes fournisseurs, le fin du fin étant que le commerçant vous appelle par votre nom et vous fasse passer devant tout le monde. Madame se damnerait pour qu’on la serve ainsi, mais pour l’heure, elle doit céder la place à la femme du médecin qui la double sans même un regard. Un jour, Madame tenta bien de ne pas se faire doubler de la sorte, mais la femme du toubib lui asséna : « vous n’êtes pas d’ici vous, ça se voit », tout en la toisant avec mépris. Les Messieurs se gardent bien d’intervenir en pareil cas.
Les courses une fois faites, on se retrouve à la terrasse de chez Bournard, le Sénéquier local, pour un apéritif entre amis. Toute la famille est vêtue comme si elle allait participer à la Solitaire du Figaro, mais les Dockside flambant neuves ne quitteronbt jamais le quai.
Puis, sur le coup de treize heures, on rentre au penty préparer le déjeuner : langoustines, huitres, araignées – bar de ligne et homard quand Monsieur a gagné en bourse – pain noir et beurre salé à l’extrait de fleur de sel de Guérande. On déjeune à l’ombre d’une tonnelle tout en buvant du cidre bio bien frais.
On bouquine et l’on brode au point de croix tandis que les plus petits font la sieste. Enfin, sur le coup de seize heures, on se rend tous à la plage où l’on retrouve quelques connaissances. Les enfants ont parfois une leçon d’optimiste au club nautique ou bien apprennent à nager avec Bon-Papa. Les mères se plaisent à imaginer leurs enfants Anne-Charlotte et Maximilien unis par les liens du mariage une fois adultes, les pères se portent volontaires pour construire un château de sable à quelques mètres de deux naïades aux seins nus. On profite jusqu’à vingt heures des rayons du soleil … et de la vue plongeante pour ces Messieurs. Puis, tout le monde rentre à la maison.
Les plus jeunes sont douchés en premier et mis en pyjama par les hommes alors que les femmes préparent le dîner. Pendant que les enfants soupent, les adultes prennent un verre. On organise le programme du lendemain ou l’on fait le bilan de l’année passée ou bine encore, on évoque l’année à venir.
Au loin, on entend la musique d’un Fest Noz*, mais la famille Colin de Querlac ne participe jamais à ces animations pour touristes et militants gauchistes du FLB*. Madame n’a aucune envie de s’asseoir sur des bancs crasseux pour manger avec les doigts des sardines grillées, à une grande table jonchée des restes de moules marinières, langoustines, frites et lard grillé des occupants précédents. Pour acheter une crêpe aux enfants, il faut faire une demi-heure de queue et, quand vient son tour, la crêpière explique que, pour avoir une crêpe, il faut un jeton. Bien évidemment, on n’a pas de jeton, bien évidemment il faut aller faire la queue pour obtenir ce foutu jeton et, bien évidemment, il faut refaire la queue trente minutes durant pour obtenir enfin une malheureuse crêpe … sans sucre : pour le sucre, il faut un autre jeton ! Pas envie d’aller à la buvette qui sert de repère aux soulards du coin. Pas plus envie de supporter des musiques et chansons pseudo-bretonnes entonnées par des chevelus tout droit sortis d’une école Diwan*.
Alors non, les Fest Noz ne sont plus pour la famille Colin de Querlac. On ne peut guère les en blâmer !
La soirée s’achève paisiblement dans le penty. Jeanne-Françoise Colin de Querlac s’assure que toute sa petite famille est confortablement installée puis va lire quelques pages d’un magazine de point de croix dans sa chambre avant d’éteindre la lumière. Juste avant de s’endormir, elle prévoit de se rendre dès le lendemain au marché de Bénodet : il faut absolument qu’elle s’achète un très chic sac en toile de Jouy Papa pique et Maman coud ; le journal Maison de Campagne en a tellement parlé ; il faut absolument qu’elle en ait un à suspendre à la patère de l’entrée, juste en dessous du portrait de Mamie Soizic Colin, ancienne Penn Sardin* dans les conserveries de Douarnenez. Oups, pardon ! Je reprends : juste en dessous du portrait de Bonne-Maman Soizic Colin de Querlac, héritière d’une des familles les plus influentes de Douarnenez. Ouf, c’est mieux comme ça !
Penty : petite maison bretonne en pierre.
Mignon : signifie « mon garçon » / « ma fille » se dit Mignonne.
Mout : signifie mignon. On entend parfois aussi « mout mou » qui veut dire très mignon, pour un bébé par exemple. « c’ui ci est mout mout ! »
Fest Noz : fête bretonne ayant lieu la nuit, par opposition à Fest Deiz.
FLB : Front de Libération de la Bretagne, mouvement indépendantiste breton.
Ecole Diwan : école privée qui dispense un enseignement tout en breton.
Penn Sardin : ouvrière dans les conserveries de sardines de Douarnenez. On les reconnaissait à leur petite coiffe blanche toute simple.
| Commentaires (1) | Tags : bretagne, société, famille, province
Commentaires
j'adore cette région
Écrit par : gite de france bretagne | 12.11.2010
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